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Le "grosus" ou gros aux lis sous une couronne

Cet article est paru dans le Bulletin de la Société Française de Numismatique, Mai 1995.

En 1413, la guerre civile entre armagnacs et Bourguignons déchire le royaume. A Paris, les "cabochiens", alliés des Bourguignons, exercent leur influence sur la cour. Ils proposent une réforme contre les abus de l'administration et les excès financiers de la cour royale. Ils réclament notamment le retour à la bonne monnaie. Le 7 juin 1413, l'émission du gros aux lis répond à cette attente. Cette monnaie est taillée à 84 au marc (2,91 g.) et à un titre de 11 d. 16 grains (L. CIANI.- Les monnaies royales françaises.- Paris, 1926, N° 518. J. LAFAURIE.- Les monnaies des rois de France.- Paris/Bâle, 1951, N° 385. J. DUPLESSY.- Les monnaies françaises royales.- Paris/Maastricht, 1989, N° 381).

Mais, le 3 novembre 1413, une ordonnance décrit ce gros "lesquels n'ont pas été et ne sont agréables à notre peuple qui les trouve trop faibles" (Comprendre trop "légers" par le mot "faibles". Archives Nationales, Z1b/58 f° CXXXI). Un nouveau gros est alors émis avec une taille de 65 1/4 au marc (3,75 g.) et un titre de 9 deniers, tout en respectant le pied 29e. Il s'agit du gros dit "grossus" ou gros aux lis sous une couronne (L. CIANI.- op. cit., N° 520 et 521. J. LAFAURIE.- op.cit., N° 388. J. DUPLESSY.- op. cit., N°384 et 384a).

La description du gros aux lis sous une couronne se présente comme suit :

En légende intérieure du D/ +kL':DI':G':FRA'CORV':REX

En légende extérieure du D/ +SIT:NOMEN:DOMINI:BENEDICTVM
Au centre une croix.

Au R/ (parfois un symbole) GROSVS:TVRONVS
Trois lis posés deux et un sous une couronne, bordure de douze (sauf exceptions) lis dans des ronds.

Cette monnaie est la première qui porte le terme de gros comme indication de valeur. Le terme est écrit GROSVS et non GROSSVS comme l'indiquent de manière erronée certains auteurs (Seul CIANI indique une description correcte de cette monnaie, LAFAURIE et DUPLESSY indiquent "BNDICTVM" au lieu de "BENEDICTVM" par erreur, ainsi que "GROSSVS" au lieu de "GROSVS" chez Lafaurie).

Selon le registre "entre deux ais" (Archives nationales, Z1b/54, f° CLXVI v°), huit ateliers devaient battre cette monnaie :

- Châlons-sur-Marne avec les O de NOMEN et de GROSVS pointés.

- Paris avec un trèfle comme symbole.

- Rouen avec le point 15e au D/ et croisette à la place du lis dans le rond au dessus de la couronne (que nous appellerons désormais et par commodité le "rond 1er").

- Saint-Quentin avec le point 17e et croisette dans le rond 3e.

- Saint-Lô avec le point 18e et croisette dans le rond 4e.

- Tournai avec le point 16e au D/ et croisette dans le rond 2e.

- Troyes avec le point 14e et un point ouvert comme un O entre le S de TVRONVS et la couronne.

- et enfin Villeneuve-Saint-André avec le point 19e et croisette dans le rond 5e.

Jean Lafaurie précise que "Troyes ne l'a pas frappé, on en possède par contre de Mâcon ; Montpellier l'a aussi forgé" (LAFAURIE, op. cit., p. 388). Cette observation mérite d'être complétée et nos recherches nous ont permis de faire le point sur les ateliers qui ont émis cette monnaie. Il s'agit de Châlons-sur-Marne, Mâcon, Montpellier, Paris, Poitiers, Rouen, Saint-Lô, Tournai et Tours. Il nous a été impossible de retrouver un exemplaire de Troyes (L'exemplaire de la vente Burgan du 21 novembre 1987, N°379, cité comme de l'atelier de Troyes est en fait de Tournai, sautoir comme symbole et graphie particulière) ou de Villeneuve-Saint-André. Le gros de Saint-Quentin n'a jamais été frappé selon Jean-Baptiste Giard, spécialiste de l'atelier (J.-B. GIARD.- La monnaie de Saint-Quentin au temps de Charles VI et de Charles VII (1385-vers 1447).- Thèse dactylographiée, p. 31 et 114).

Nous indiquons ci-après le catalogue des ateliers retrouvés à ce jour (Les lettres minuscules, m et n, indiquent des caractères onciaux sur les monnaies) :

- Le grosus de Châlons-sur-Marne a été retrouvé (P. PRIEUR.- Les ateliers monétaires de Sainte-Menehould et de Châlons-sur-Marne.- RN, 1944/45 et 1946. Collection MARCHEVILLE, 1927, N° 988 ; A. DIEUDONNE.- Les monnaies capétiennes.- Paris, 1932, N° 993 ; F. DUMAS.- L'argent caché par Pierre Leclert en 1420 (trésor de Lessay).- RN, 1973, 1 ex). Sa description s'établit comme suit : (fig.1)

D/ +kL':DI':'G:FRA'CORV':REX

D/ +SIT:nOmEH:DOmInI:BENEDICTVm ; O de nOmEH pointé et T tridenté, N de BENEDICTVM retourné.

R/ trèfle GROSVS:TVRONVS ; bordure de 12 lis, O de GROSVS pointé et T tridenté, N de TVRONUS retourné.

- Le grosus de Mâcon a été retrouvé (MARCHEVILLE, N° 984 et 985, variété DOMNI et DIEUDONNE, N° 986, DUMAS, Lessay, 3 ex.). Sa description s'établit comme suit : (fig.2)

D/ +kL':DI':G':FRA'CORV':REX

D/ +SIT:nOmEH:DOmInI:BEHEDICTVm

R/ Trèfle GROSVS:TVROIIVS ; bordure fautive de 11 lis, point 12e.

- Le grosus de Montpellier a été retrouvé (Cité par F. De SAULCY.- Recueil de documents relatifs à l'histoire des monnaies frappées par les rois de France.- Tome II, Caen, 1888, p.177 et par M. BOMPAIRE.- L'atelier monétaire royal de Montpellier et la circulation monétaire en Bas Languedoc jusqu'au milieu du XVe s.- Thèse de l'école des chartes, 1980. Collection CL. Côte N° 864). Sa description s'établit comme suit : (fig.3)

D/ +kL':DI':G:FRA'CORV':REX

D/ +SIT:nOmEH:DOmInI:BEHEDICTVm

R/ Trèfle GROSVS:TVROHVS ; bordure de 12 lis, point 4e.

- Le grosus de Paris est lui aussi connu (MARCHEVILLE, N° 987. DIEUDONNE, N° 985. DUMAS, Lessay, 2 ex). Sa description s'établit comme suit : (fig.4)

D/ +kL':D'I:G':FRACORV:REX

D/ +SIT:nOmEH:DOmInI:BEHEDICTVm ; point sous la croisette initiale.

R/ trèfle GROSVS:TVRONVS ; bordure de 12 lis, N de TVRONUS retourné.

- Le grosus de Poitiers a aussi été retrouvé, bien que non signalé jusqu'à présent (Cabinet des médailles, N.7820). Sa description s'établit comme suit : (fig.5)

D/ +kL:DI:G:FRACORV:REX

D/ +SIT:nOmEH:DOmInI:BEHEDICTVm ; point 8e.

R/ trèfle GROSVS:TVROHVS ; bordure de 12 lis.

- Le grosus de Rouen est bien connu et bénéficie parfois d'un classement à part (CIANI, op. cit., N° 521 et DUPLESSY, op. cit., N° 384a. MARCHEVILLE, N° 989 ; DIEUDONNE, N° 987 à 989 ; DUMAS, Lessay, 2 ex). Sa description s'établit comme suit : (fig.6)

D/ +kL':DI':G':FRACORV':REX

D/ +SIT:nOmEH:DOmInI:BEHEDICTVm ; point 15e.

R/ GROSVS:TVRONVS ; bordure de 11 lis et d'une croisette dans le rond 1er, N de TVRONUS retourné.

- Le grosus de Saint-Lô a été décrit en 1925 par le Dr J. Bailhache (Dr J. BAILHACHE.- La Monnaie de Saint-Lô.- RN, 1925, p.51-89 et photographie à la planche III, et BSFN, avril 1948, p.3. Catalogue Crédit de la Bourse, octobre 1993, N° 409). Sa description s'établit comme suit : (fig.7)

D/ +kL:DI:G:FRA'CORV:REX

D/ +SIT:nOmEH:DOmInI:BENEDICTVm ; point 18e, N de BENEDICTVM retourné.

R/ trèfle GROSVS:TVROIIVS ; bordure de 11 lis et d'une croisette dans le rond 4e.

- Le grosus de Tournai est bien connu et c'est de loin l'atelier le plus représenté actuellement pour les exemplaires survivants (MARCHEVILLE, N° 986. DIEUDONNE, N° 990 à 992. DUMAS, Lessay, 9 ex). Sa description s'établit comme suit : (fig.8)

D/ +kL':DI':G':FRACORV':REX

D/ +SIT:nOmEH:DOmInI:BENEDICTVm ; point 16e, N de BENEDICTVM retourné.

R/ Sautoir GROSVS:TVROHVS ; bordure de 12 lis.

- Enfin, nous avons pu localiser un grosus de Tours, atelier non signalé jusqu'à présent (Vente Crédit de la Bourse, octobre 1992, N° 761). Sa description s'établit comme suit : (fig.9 et 10)

D/ +kL':DI:G':FRA'CORV':RCX

D/ +SIT:nOmEH:DOmInI:BENEDICTVm ; point 6e, N de BENEDICTVM retourné.

R/ Trois points GROSVS:TVRONVS ; bordure de 12 lis, N de TVRONVS retourné.

Au total, sur les huit ateliers qui devaient battre cette monnaie, seuls cinq semblent donc l'avoir fait. De plus, quatre ateliers non prévus ont aussi battu cette monnaie, il s'agit de Mâcon, Montpellier, Poitiers et Tours.

Le symbole qui précède la légende du revers consiste en un trèfle dans six cas (Châlons, Mâcon, Montpellier, Paris, Poitiers et Saint-Lô), en trois points à Tours, enfin en un sautoir à Tournai. Quant à Rouen, il n'y a pas de symbole. A l'évidence, ce symbole n'est pas une marque distinctive d'atelier. Le signe distinctif d'atelier est bien le point d'atelier, comme précédemment, puisque huit ateliers sur neuf comportent un point d'atelier. Six de ces points d'atelier sur huit se trouvent sur la légende extérieure du droit, seul Mâcon et Montpellier placent le point en légende du revers. Le neuvième et dernier atelier, Châlons-sur-Marne, est le seul à émettre cette monnaie sans point d'atelier. En effet, cet atelier ne possède pas de point d'atelier avant septembre 1435 et sa marque distinctive consiste auparavant en un T tridenté à sa base, auquel s'ajoute un O pointé comme prévu par l'ordonnance.

L'émission de ce gros ne résistera pas à la reconquête sanglante de la capitale par les Armagnacs et le 4 juin 1414, la monnaie revient au pied 32e. La frappe des guénars de la quatrième émission reprend et ceux-ci remplacent ce gros aux lis sous une couronne d'une existence bien éphémère.

Stéphan Sombart

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